Constant, L’Animal sorcier, 1949

1/ Fiche technique
2/ Biographie de Constant
3/ Contexte historique de l’oeuvre
4/ Description littérale
5/ Analyse de l’oeuvre
6/ Bibliographie

87-animalSorcier_1Oeuvre significative du mouvement COBRA, L’Animal sorcier intervient dans une époque chaotique et de reconstruction.

1/ Fiche technique

Titre original : L’Animal sorcier, Het heksbeest
Date : 1949
Signature : signé en bas et à droite de la toile par Constant’49
Technique : huile sur toile
Dimension : 110 x 85cm
Circonstance et lieu de production : probablement conçu pour l’exposition des oeuvres de Constant avec celles de Corneille et d’Appel à la galerie Birch à Copenhague en mai 1949.
Lieu de conservation : Musée National d’Art Moderne, Paris
Numéro d’inventaire : inventaire AM 1982 – 83
Emplacement dans l’institution : Réserve du Musée National d’Art Moderne, référence RG, 048D.
Date d’acquisition : 1951, n°22103.
Historique de l’oeuvre : le Fond National d’Art Contemporain a attribué ce tableau au Musée National d’Art Moderne par un arrêté du 26 novembre 1981.
Exposition de l’oeuvre : ce tableau faisait parti de l’exposition COBRA qui s’est déroulée du 9 décembre 1982 au 20 février 1983 au Musée National d’Art Moderne, du 14 mars au 17 avril 1983 à la Maison de la Culture de Chalon-sur-Saône et du 29 avril au 12 juin 1983 au Musée des Beaux Arts de Rennes. Elle a également participé à l’exposition intitulée After Math France 1945 – 54 de mars à juin 1982 à Londres à la Barbican Art Gallery.
Bibliographie de l’oeuvre : Catalogue COBRA, Analogie de l’Animal sorcier, Paris : Edition du Centre Georges Pompidou, 1983 – 83, 224p.

2/ Biographie de Constant

Constant, Constant Anton Nieuwenhuis est né le 21 juillet 1920 à Amsterdam et n’utilisera que son prénom pour signer ses oeuvres. Il est peintre, sculpteur et théoricien. Il suit tout d’abord des cours dans une école d’art industriel puis à l’Académie des Beaux Arts d’Amsterdam de 1940 à 1942. Durant l’occupation allemande, Constant mène une vie de clandestin. Il crée déjà à cette époque un bestiaire imaginaire où l’animal est roi (il possède lui même des chiens, des chats, des oiseaux, un babouin nommé Jocko et des iguanes).

En 1942, il part pour Paris où il peint La Guerre.

En 1947, Constant expose pour la première fois à Amsterdam, il y revoit Corneille et Karel Appel. Constant s’associe avec eux et Jan Nieuwenhuis (son frère) dans un «experimentele groep holland» dont Constant signe le Manifeste (paru dans le premier numéro de Réflex) puis co-fonde en 1948 le groupe Cobra.

Dès 1946, Constant introduit dans sa peinture les personnages inspirés par des dessins d’enfants, des êtres chimériques et fantastiques. On dit de Constant qu’il est versatile et inquiet ce qui expliquerait les changements imprévus et les contradictions contenues dans ses oeuvres. Constant écrit : “Un tableau, c’est un animal, une nuit, un cri, un homme ou tout cela ensemble”*. Il utilise pour cela l’idéal anti-esthétique de COBRA. Constant atteint une expressivité violente dont le sommet se situe en 1950. Ses oeuvres ont alors pour thèmes la guerre par laquelle il sera très marqué et les animaux comme dans Femme et animal, 1951. En 1952, il est préoccupé par les rapports entre l’art et la société, son art évolue vers l’abstraction comme dans Composition aux lignes bleues, 1953.

En 1953, il apporte son soutien à Asger Jorn qui vient de créer le “Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste” et cela, malgré le différend qui les a opposé en 1949 (Jorn quitte sa femme et part avec celle de Constant).

De 1958 à 1960, il devient membre actif de l’internationale situationiste lorsque le poète Guy Debord en prend la direction. Il matérialise alors l’idéal situationniste de l’avenir avec des oeuvres comme L’Urbanisme Unitaire, 1956 – 1969 qui conjugue environnement et habitat, Construction en orange, 1958 ou Salle de concert pour musique électronique, 1960, en métal, plexiglas et bois. Il rompt en 1960.

Il abandonne la peinture pendant 10 ans et se lance jusqu’en 1974 dans un vaste projet urbanistique utopique et merveilleux, de cité idéale: New Babylon, où la vie échapperait aux contraintes des métropoles modernes. Il s’agit d’inventer une ville nouvelle, comme Piranèse, ville-labyrinthe, ville flottante. L’idée est née de l’étude du mode de vie des gitans, qui affirment: «Nous sommes le symbole vivant d’un monde sans frontières, un monde de liberté, sans armes, où chacun peut voyager sans obstacles de l’Asie centrale à la côte atlantique, des hauts plateaux d’Afrique du sud aux forêts de Finlande»*. Pour Constant, nous serons tous «Homo Ludens» dans une société sans chefs et sans frontières qui ne serait plus ni socialiste, ni capitaliste, une structure libre, dans un espace libre, où l’homme ne serait plus une bête de travail, mais une créature en constant regroupement et dégroupement, on n’aurait plus besoin de centralisation ni de maîtres, il faudrait juste s’assurer que les idées passent des uns aux autres. Cette société ludique serait libérée du travail manuel répétitif, qui serait confié à des robots qu’on programmerait. On ne s’adonnerait qu’à des activités qui font plaisir. Cette utopie donnera lieu à des dessins, des plans et des superbes maquettes qu’on a pu revoir à Kassel en 2002, lors de la dernière Documenta, et qui impressionnèrent beaucoup les visiteurs. La «New Babylon» joua un rôle important dans la formation des architectes des années 70.

Depuis 1974, Constant était revenu à la peinture qu’il défendait à nouveau fermement malgré ses détracteurs.

Il meurt le 1er août 2005 à Utrech.

*citation tirée de : BOUISSET, Maïten, “COBRA, l’expression à fleur de matériau”, in Beaux Arts, décembre 1988, n°63, p. 54 – 61.

3/ Contexte historique de l’oeuvre

Lors de la seconde guerre mondiale, en Hollande, les artistes qui refusaient de souscrire à l’engagement politique de la Kuultur Kamer ne pouvaient ni exposer ni acheter le matériel nécessaire à leur travail. Le contrôle des occupants réduisait l’activité culturelle de la Hollande. Lorsque les frontières s’ouvrirent en 1945, de nombreux artistes s’exilèrent temporairement dans d’autres pays pour découvrir l’évolution artistique faite pendant la guerre. Ainsi, Constant partit à Paris en 1946. Il y rencontra ses futurs collaborateurs de COBRA : Asger Jorn, Karel Appel et Corneille.

L’Animal sorcier fut peint en 1949. A cette époque, Constant fait déjà parti du groupe COBRA, il l’a rejoint en novembre 1948. Ce mouvement fut créé le 8 novembre 1948 en réaction contre le réalisme socialiste. COBRA est un mot inventé par le poète belge Christian Dotremont et composé par les premières lettres de COpenhague, BRuxelles et Amsterdam. Les tendances de ce mouvement ont vers l’expressionnisme, le surréalisme et l’abstraction. Tous les artistes de COBRA veulent manifester une expressivité directe et intuitive. Le thème pris fréquemment est le bestiaire primitif ou mythique exprimé avec une peinture colorée, incisive et tonique. En 1951, le groupe se dissout.

Les revues Le Petit COBRA et COBRA ont eu pour rôle de diffuser les idées du groupe. En 1949, Constant précise dans le premier numéro du Petit COBRA (20 février) les neuf points du Groupe Expérimental Hollandais.

Du 19 au 28 mars 1949, à Bruxelles, la première exposition, la plus importante de COBRA à caractère international, est intitulée La Fin et les Moyens et se tient dans la petite galerie du séminaire des Arts.

Au mois d’avril, Alechinsky arrive dans le groupe.

Entre mai et juin, Jorn part avec la femme de Constant, Constant rejoint le Danemark. Cette affaire provoquera de sérieux remous dans le groupe. Jorn sera mis à l’écart.

Au mois de juillet, COBRA commence à s’intéresser au cinéma et certains comme Dotremont réaliseront de petits courts-métrages.

Du 3 au 28 novembre 1949, l’Expostion Internationale d’Art Expérimental se tient au Stedelijk Museum d’Amsterdam. Constant et Appel présenteront des réalisations murales en décorant l’atelier de Constant.

4/ Description littérale

L’oeuvre de Constant est partagée entre quatre personnages très étranges. Tout d’abord une lune noire, elle a un oeil cerné de blanc et un iris blanc, un nez pointu dont le contour est prolongé par de légères marques blanches sur le corps même de la lune. Une rangée de dent lui donne un air féroce. Une coulée de peinture s’effiloche dessous le croissant de lune.

Ensuite, une sorte de canard bleu et jaune prend place dans la toile au dessous de la lune. Il a une tête bleue avec un oeil dessiné en noir. Au niveau de son cou, le bleu de la tête se mélange au jaune du plumage. Ce canard se cache derrrière une roue informe avec six rayons et un centre rouge.

Cette roue est de forme ovoïde. On distingue la forme du canard au travers de la roue laissant supposé qu’elle est pleine d’une matière opaque. Le canard a perdu sa couleur jaune assez vive pour un jaune plus terne.

Un oiseau jaune dont le bec et l’oeil sont dessinées en noir. Le contour de la tête est peint d’une couleur différente. On peut voir une grande trainée bleue derrière cet animal. Il a des ailes dessinées en noir et les plumes sont bien visibles grâce à des traits noirs. Il semble avoir des pinces de couleur marron, symbolisées par des croix.

L’animal dominant la scène et qui occupe la toile est l’animal sorcier. Il a un oeil important, sa tête est très allongée comme la tête d’un cheval. Son corps est de couleur noir, jaune et rouge. Il a une main avec des doigts ressemblant plus à des griffes. L’animal tient dans cette main une roue jaune avec cinq rayons d’où s’échappe une échelle qui se rétrcit de plus en plus, allant vers la canard bleu. De cette main noie, il s’échappe une espèce de lave orangée, très pâle, et bleutée.

La deuxième partie de l’animal est jaune, elle part du cou et s’étend sur le bassin et la jambe posée à terre. Au niveau du bassin, on a deux ronds : l’un est à demi rouge et est encadré par une ligne de points noirs qui délimite la circonférence du rond, l’autre a des branches partant du noyau qui forment des rayons et est de couleur rouge. Celle-ci suit le prolongement du corps. Là, une sorte de fermeture Eclair abouti à un cercle bleu. L’animal sorcier a une jambe jaune et noire. La partie jaune se termine par un pied géant marqué par des traits noirs. La deuxième jambe est très petite, elle est seulement composée d’une trace noire qui ne va pas jusqu’au bas de la toile. La signature de l’auteur est dessous cette jambe noire, en bas à droite.

5/ Analyse de l’oeuvre

L’Animal sorcier est une oeuvre bien caractéristique des créations du groupe COBRA. Elle reprend l’un des thèmes principaux des artistes de ce mouvement (avec la Nature), des couleurs et des techniques (comme l’abondance de touches et de cernes) issues d’influences comme l’expressionnisme. L’inspiration de dessins d’enfants est aussi à souligner avec l’observation des couleurs qui sont disposées en dehors de traits de peinture noire préalablement faits. Cela rappelle les fameux cahiers de coloriage de notre enfance où le but du jeu est de mettre la couleur à l’intérieur des formes sans dépasser les traits de dessin.

Rédacteur du manifeste de COBRA, Constant déploie dans ces oeuvres un imaginaire bestiaire comme dans L’Animal sorcier où les personnages animaliers sont à peine reconnaissables.

Cette oeuvre peinte en 1949 intervient dans une période bouleversée au sortir d’une guerre traumatisante pour les peuples européens. Après avoir enduré les persécutions de la Seconde Guerre Mondiale, les artistes se réfugient dans un monde irréel rapproché de l’enfance où règnent la douceur et la paix. En évitant les couleurs ternes, ils trouvent un idéal de vie qui convient à cette période de reconstruction. C’est pour eux un moyen d’exorciser ou d’oublier la guerre.

6/ Notice de l’oeuvre

Cobra et les animaux

COBRA dont fait parti Constant est un mouvement créé par un groupe d’artistes de nationalités diverses, essentiellement d’Europe centrale. Ils sont danois, belges, hollandais et quelques français participent comme Jacques Doucet ou Jean – Michel Atlan. Ce groupe est composé par, entre autres, Asger Jorn, Carl-Henning Perdersen, Henry Heerup, Egill Jacobsen, Pierre alechinsky, Karel Appel, Corneille et Constant.

Le groupe porte le nom de COBRA en référence à l’animal à la fois sacré et vénéneux. Proposé par Christian Dotremont, le nom de COBRA est composé par les initiales des trois villes d’où sont originaires les fondateurs du groupe (Asger Jorn, Dotremont, Noiret, Appel, Corneille et Constant) : COpenhague, Bruxelles et Amsterdam.

Après la Seconde Guerre Mondiale, il devient impératif pour ces artistes de repartir sur de nouvelles bases. Le but de ce groupe est de s’exprimer en tant que créateurs et de réaliser leur idéal d’une meilleure société. En rejetant la culture occidentale, ils cherchent leur modèle dans des formes artistiques sans norme ni convention liées à la culture occidentale. Ces modèles sont les totems comme dans Grammofommande, 1935 d’Henry Heerup, et les signes magiques des cultures primitives (Formes africaines, 1954, d’Anton Rooskens), la calligraphie orientale (Composition B 3, 1949, de Théo Wolvecamp), l’art préhistorique et médiévale (Twee diere (Deux animaux), 1946, de Constant) .

Pour les membres de COBRA, l’expression la plus directe du psychisme est l’écriture. Ils militent pour un retour aux images archéotypes qui demeurent enfouies au fond du subconscient en se référant à l’enseignement du psychologue suisse Carl Gustav Jung. Pour cela, ils se serviront de la puissance expressive des formes et des couleurs de l’art primitif.

En 1949, les artistes donneront à leur mouvement le nom de “l’Internationale des Artistes Expérimentaux”. COBRA est contre l’esthétisme et la spécialisation. Ainsi, les peintres du groupe écrivent de la poésie comme Carl – Henning Pedersen* et les poètes dessinent et peignent (Poudreux patatras de printemps, 1969, de Christian Dotremont). Ils s’intéresseront aussi au cinéma, à la photographie (la femme de Karel Appel, Tony, est photographe et participe à quelques unes de leur exposition) et à la sculpture (L’Attente, 1964, de Lotti Van Der Gaag). Ils réalisèrent de nombreuses oeuvres en commun comme La Modification COBRA, 1949, de Jorn, Appel, Constant, Corneille et Erik Nyholm.

Le thème principal des artistes de COBRA est le retour de l’homme à la nature au milieu des animaux. C’est la raison pour laquelle on peut observer dans leurs oeuvres des êtres fantastiques entre la représentation de l’Homme et celle de l’animal comme Slaapwandelende haan (coq somnambule), 1949, de Jan Nieuwenhuys où le parallèle est fait entre le coq et le funambule.

slaaphaanDans le cadre de ce retour au naturel, COBRA privilégie la couleur pure comme dans Rod hest (Le cheval rouge), 1941, de Carl – Henning Pedersen où le jaune et le rouge occupe une grande place sur la toile.

6/ Bibliographie

Bibliothèque de référence :

DE VREE, Freddy, Constant, Schelderode : Kunstpocket, série 2, n°10, 1981

DOTREMONT, Christian, Constant, “Les artistes libres”, Copenhague : biliothèque de COBRA, Munskgaard, 1950

PEDERSEN, Carl – Henning, Universum Fabularum, Copenhague : Munskgaard, 1957.

RAGON, Michel, Constant, Paris : galerie Breteau, novembre 1950

DEBORD, Guy, Constant, Essen : galerie Van de Loo, 1960

NIEUWENHUYS, Victor, Constant – Aquarelles, gravures, sculptures, Paris : galerie Daniel Gervis, mars / mai 1972

WILLEMIJN, Stokvis, COBRA, mouvement artistique international de la seconde après-guerre, Paris : Albin Michel, 1988, 128 p.

WILLEMIJN, Stokvis, COBRA, il contributo Olandese e i rapporti con l’Italia, Firenze : Istituto Universitario Olandese di storia dell’Arte, 1987, 67 p.

Catalogue COBRA, il contributo Olandese, Firenze : Istituto Universitario Olandese di storia dell’Arte, 4 avril – 12 mai 1985, 93 p.

Catalogue COBRA 1948 – 1951, Paris : Edition du Centre Georges Pompidou, 1982, 224 p.

Bibliothèque exploitée :

LAMBERT, Jean – Clarence, COBRA, un art libre, Paris : Société nouvelle des Editions du Chêne / Hachette, 1983, 262 p.

BOUISSET, Maïten, ” COBRA, l’expression à fleur de matériau”, in Beaux Arts, décembre 1988, n°63, p. 54 – 61.

L’Art du vingtième siècle, Dictionnaire de peinture et de sculpture, Paris : Larousse, 1991, 895 p.

Dictionnaire de l’Art Moderne et Contemporain, Paris : Editions Hazan, 1992, 676 p.

Catalogue COBRA, Paris : Association Française d’action artistique, 1982, 221 p.

 

A propos Yopla

Comme dirait mon meilleur ami, je suis une petite banane :-) J'aime bricoler, cuisiner, lire, rire, faire rire, l'odeur de l'herbe fraîchement coupée, le vent dans les arbres, la crème brûlée, l'architecture, les bisous :-), offrir des cadeaux... Je déteste laver la salade, l'hypocrisie, la jalousie, l'injustice, etc. Bref, un être humain tout simplement :-)

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