L’émaillerie médiévale

Tout d’abord, définissons le cadre dans lequel figure la technique de l’émaillerie. Elle intervient essentiellement dans l’orfèvrerie, terme qui désigne l’art décoratif utilisant certains métaux dont l’or qui, depuis l’origine, fut le métal le plus employé par les orfèvres pour sa malléabilité et sa valeur. Ces métaux sont associés à d’autres éléments comme les émaux et les pierres pour former des bijoux, objets à usages religieux ou profanes.

Définition

L’émail a deux définitions :
– c’est un enduit vitrifiable (pâte de verre formée de sable de silice, de feldspath, d’oxyde de plomb et de plusieurs oxydes métalliques) posé par fusion sur la céramique pour la rendre imperméable et brillante.
– le terme désigne les objets décorés par cet enduit.
Il en existe deux sortes :
– Émail stannifère : émail opaque couvrant la faïence. Il est composé généralement d’un mélange d’oxyde d’étain et de plomb auquel on ajoute du sable, de la soude, du sel marin et du minium. Le tout est réduit en poudre et mélangé à de l’eau.
– Émail siliceux : émail transparent couvrant la porcelaine. Il est composé généralement d’un quart de quartz ou de silice, d’une quantité importante de fondant sous forme de pegmatite et d’un peu de kaolin et de chaux. Certains historiens de la céramique préfèrent employer le terme de glaçure.
A l’origine, l’émail s’apparente à un cristal incolore et transparent, c’est ce qu’on appelle le fondant. Il est ensuite coloré par des oxydes métalliques (oxyde d’étain blanc – opaque, oxyde de cobalt – bleu, oxyde de cuivre – vert, rouge ou turquoise, antimoine – jaune, oxyde de manganèse – noir et violet, sels d’or – pourpre translucide). Il s’utilise en poudre très fine, le plus souvent. Mais il peut aussi être utilisé en cristaux plus ou moins gros qui permettent d’obtenir des effets variés et intéressants pour certaines créations.
La première étape du travail consiste en la découpe de grandes feuilles de métal (en général du cuivre) au format désiré. Ensuite, on galbe la plaque de cuivre afin qu’elle acquiert une plus grande résistance face au feu. Au dos de la plaque, un contre-émail aidera également à la rigidifier. Une couche d’émail transparent est posée, puis on passe à une première cuisson. C’est à ce moment que le travail le plus délicat se fait : la pose des différentes couleurs d’émail, soit ensemble, soit séparées par de nouveaux passages au four. A la sortie du four, l’émailleur voit enfin le résultat de son travail et décide si la pièce est bonne, réclame encore des retouches et des cuissons, ou bien ne mérite que le pilon. L’émail accepté est alors encadré.
Un pigment est une substance colorante naturelle, végétale ou animale qui sert à fabriquer les couleurs en les amalgamant avec différents types de liants, notamment des résines et des huiles.

Histoire

Les premiers émaux céramiques (glaçures alcalines au cuivre) datent de près de 5000 ans (en Mésopotamie et Egypte). Les premières céramiques émaillées chauffées à haute température (supérieur à 1200°C) ont été conçues pendant la dynastie Shang (1751-1111 av. J.-C.) en Chine.

Il est probable que « les premiers émaux découlent de l’observation des murs des fours qui s’émaillent au fil des cuissons et des cendres qui se déposent sur les surfaces planes ou sur les épaules des pots, réagissant avec l’argile pour former une sorte de verre. Le dépôt volontaire de cendres sur les pièces puis l’application d’un mélange d’argile et de cendres de bois, ont certainement été les premiers gestes techniques qui ont conduit à l’émail de haute température ».

Dès le IIIème millénaire, le cloisonné apparait dans les centres du Proche-Orient, notamment à Sumer (Anneaux d’Our, 2500 av. J.-C., British Museum). La technique de l’émail au cobalt sera reprise par les orfèvres égyptiens à l’Ancien et au Moyen empire (2052 – 1778 av. J.-C., pectoraux, bagues sigillaires et diadème).

Pectoral égyptien, émail au cobalt

Elle disparaitra pour réapparaitre durant la période romaine avant de se développer en Chine (dynastie des Tang, VIIIème siècle) et de revenir ensuite dans les pays islamiques méditerranéens. Les premiers émaux retrouvés dans les tombes caucasiennes du Ier millénaire av. J.-C. utilisent la technique du champlevé. Au IIIème siècle av.J.-C. les Celtes coulent l’émail et utilisent une ébauche de la technique du champlevé. Ils perfectionneront cette technique par l’application à chaud de verre coloré et opaque de couleur rouge sur des métaux (sans doute pour remplacer le corail provenant de la Méditerranée difficile à obtenir, voir les fibules retrouvées dans la tombe d’Aregonde, seconde femme de Clothaire Ier).
Les cloisons sont :
– soit soudées une à une,
– soit on utilise un ruban plat posé sur sa tranche qui décrit un motif.
A la même époque, cette technique est aussi utilisée par les Mycéniens.L’utilisation de pierres dures ou précieuses dans les décorations se diffuse à partir du Xème s. av. J.-C. et les émaux subissent une période de décadence pour ne retrouver une nouvelle vigueur qu’à l’époque byzantine et un exceptionnel développement du Xème au XIIème siècle.Les orfèvres byzantins (tributaires des expériences techniques iraniennes notamment en ce qui concernent les émaux cloisonnés) produisent des objets lithurgiques (croix pectorale du IXème siècle ;couverture de livre du XIIème siècle, Venise), des boucles d’oreilles, des bagues, des fibules dont la qualité atteint son apogée dans la grande Pala d’Oro de la basilique Saint-Marc à Venise (X – XIIIème siècle) qui allie les techniques du champ levé et du cloisonné. L’école byzantine influence toute l’Europe : de l’Italie à l’Allemagne jusqu’à la Russie. Dès les premiers siècles de lère chrétienne, le champlevé se développe dans les Iles Britanniques, en Belgique et dans la vallée du Rhin. De nombreux objets (fibules, bagues, colliers, boucles d’oreille, ciboires et vases) y sont produits, décorés de mille fleurs ou de damiers où prédominent les couleurs rouge, blanc et bleu. En France et en Irlande, les expériences locales du champlevé s’enrichissent de la contribution formelle et des inventions figuratives du cloisonné byzantin. Le développement des émaux atteint son apogée (XIIème et XIIIème siècle) dans trois grandes écoles : Mosan (Liège), Rhénane (Cologne) et Limousine.
Les émaux champlevés mosans sont opaques et largement colorés et utilisent le contraste entre la polychromie et le fond or. Ils présentent de nombreux objets lithurgiques, tels que des calices, des reliquaires, des croix et des autels portables (petit autel de Stavelot datant de 1165).
L’école Rhénane qui se spécialise aussi dans les émaux champlevés, porte une attention particulière aux effets chromatiques du rapport entre le bleu et l’or (croix émaillée illustrant des scènes bibliques du XIIème siècle) et s’enrichit de l’apport du grand orfèvre Nicolas de Verdun (Ambon de Klosterneuburg, 1181).
L’école de Limoges, la plus représentative et la plus productive des Trois, est également celle qui dure le plus longtemps (du XIIème siècle au XVIème siècle). Sa production comprend des objets d’usage sacré, des pièces profanes telles que des boucles, des coffres, des aiguières et des bassins, etc. Initialement liés aux expériences mosanes et aux modules byzantins (plaque avec Adoration des Mages, XIIème siècle, Cluny ; Croix du XIIème siècle (Milan) ). Les émaux limousins acquièrent au XIIIème siècle un esprit roman et le relief plastique des formes s’accentue sur un fond généralement bleu et décorés d’arabesques, de feuillages, de rosettes et d’étoile polychrome (Ciboire, coffret reliquaire, Barletta, Eglise de Saint-Spulcre). Les premiers émailleurs furent ceux des Abbayes de Grandmont et de Saint-Martial de Limoges qui, après avoir été les apprentis durant deux années à Saint-Denis auprès d’artistes lotharingiens (mosans) graveurs et émailleurs, ont rapporté dans leurs abbayes cette façon de faire des émaux champlevés, et l’ont appliquée à leurs oeuvres d’art sacré. Châsses, reliquaires, ostensoirs, pyxides, bougeoirs, coffres, bassins, colombes eucharistiques, et tout un mobilier qui fit l’oeuvre de Limoges au XIIe et XIIIe siècles. Glorieux passé de nos émailleurs et orfèvres, présents dans les musées du monde entier, témoins d’une époque d’intense production d’oeuvres au caractère souvent intemporel et de grande qualité.
Au XIIème siècle, on assiste à la production soudaine des émaux translucides dont la technique se diffuse en Italie central, en France et en Russie et se poursuit au siècle suivant. De grands artistes y travaillent et produisent des oeuvres généralement religieuses d’un exceptionnel prestige (calice à patène de Ciccarello du Francesco, premières années du XVème siècle, Sulmone, trésor de la cathédrale; croix de procession de Nicolo de Guardiagrele de 1434, Cathédrale d’Aquila ; patène d’art ombrio-siennoise, XIII/XIVème siècle, Pérouse).
Les techniques du cloisonné et du champlevé sont abandonnées au XVème au profit des émaux translucides.

L’émail cloisonné

Apparue vers le XIème siècle, cette technique est principalement utilisée sur l’or. Comme son nom l’indique, elle consiste pour l’artisan à fixer, sur une plaque peu épaisse, de fines cloisons d’or délimitant le décors, créant alors des espaces dans lesquels sont appliqués les émaux. Il consiste à remplir d’émail de petites cavités ou alvéoles délimitées par des listels ou des rubans métalliques préalablement posés.

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 L’émail champlevé

L’émaillage champlevé est réalisé en gravant une surface métallique (habituellement une plaque assez épaisse de cuivre) de manière à créer des alvéoles. Ces creux sont remplis d’émail qui est ensuite chauffé. Après cuisson, l’émail vitrifié se solidarise avec son support. Le ponçage égalise la surface.

Avec cette technique, on peut émailler soit le fond, soit le motif du dessin. Très souvent, lorsque le fond seul est recouvert d’émail, le motif est gravé sur cuivre à l’eau forte. Parfois, l’artiste qui champlève exécute aussi quelques cloisonnements pour souligner certains détails délicats de l’oeuvre, comme le visage ou les vêtements.

Le terme  » champlevé  » vient du vieux français et veut dire  » labourer  » le métal, en taille d’épargne au burin.

Le burin est cet outil biseauté qui, frappé au marteau, creuse le métal que l’on veut émailler. Cette technique remonte à 1170 (selon Jules LABARTE dans son Histoire de l’Emaillerie, 1860).

Les émaux translucides

Cette technique repose sur le principe de glacer ar une fine couche d’émail une surface déjà gravée ou sculptée en bas relief.

L’émail en ronde-bosse

ou émail de basse taille. L’émail recouvre des objets dont la surface est plus ou moins convexe généralement en or.

La miniature

L’émail est posé au pinceau sur la surface métallique ou sur une couche déjà cuite d’émail blanc.

L’émail repoussé

En repoussant (creusant) légèrement un fin sillon le long des contours du motif, puis en y plaçant les cloisons destinées à recevoir l’émail, on obtient alors un email enfoncé. Encore une fois, la civilisation byzantine nous en offre un exemple magnifique : Le médaillon de Saint Démétrios (XIIème).

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L’émail peint

La technique de l’émail peint consiste à recouvrir une plaque de métal d’une couche d’émail blanc cuite. Le dessin est ensuite appliqué sur le fond blanc. Chacune des couleurs doit être chauffée séparément parce qu’elles n’entrent pas en fusion à la même température. Traditionnellement, on applique les couleurs au pinceau, mais on utilise également la pulvérisation ou la peinture à la bruine. L’émail est posé sur le support par couches et cuissons successives.

Bibliographie

La France Médiévale, France Loisirs, p. 88

In Notes, Céramiques émaillées au lapis-lazuli, Philippe COLOMBAN, in La Lettre SFECO (Société Française d’Etude de la Céramique Orientale), janvier 2003, n°7, P5

Céladon, la lumière captive, Jean-François FOUILHOUX, in La Lettre SFECO (Société Française d’Etude de la Céramique Orientale), septembre 2002, n°6, P.36

Limousin Roman, Editions du Zodiaque, p.280-283.